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3 questions à François Bon, lauréat de la bourse Cioran du CNL 2017
Événement
Mardi 19 septembre 2017

3 questions à François Bon, lauréat de la bourse Cioran du CNL 2017

La 17e bourse Cioran a été attribuée à Francois Bon, pour son projet d’essai intitulé 1925 : une année de Lovecraft. Ce projet s’attache à « recontextualiser » l’année 1925 d’Howard-Phillips Lovecraft (1890-1934), l’un des maîtres de la littérature fantastique du 20e siècle. À l’occasion de la remise officielle de la bourse Cioran mardi 19 septembre au CNL, l’auteur a accepté de se prêter au jeu du "3 questions à".

Quelles ont été les archives que vous avez utilisées pour effectuer vos recherches sur l’année 1925 de Lovecraft ?
J’ai entrepris mes recherches sur Lovecraft il y a 6 ans, et, je voulais vraiment me concentrer sur les manuscrits de l’auteur. Quand j’étais à Providence (Rhode Island) dans le cadre de mon travail, je suis tombé sur deux petits carnets, dont un, tenu en 1925. Toute cette année, il note en sténo la moindre chose qu’il fait, heure par heure, ce qu’il mange, quand il prend une douche, une fois tous les mois et demi parce que c’est cher... Il écrit ses promenades, ses trajets, les films qu’il voit. En même temps, il s’en sert pour ses lettres, en particulier à des vieilles tantes à Providence, qui sont comme une espèce de journal au quotidien. Donc, tout d’un coup, pour un écrivain, dans cette période centrale juste avant la grande dépression américaine, en pleine mutation technologique (radio, cinéma...), culturelle, d’exploration terrestre aussi, juste avant l’exploit de Charles Lindbergh, il y a une documentation incroyable. Elle relate la vie de l’auteur heure par heure, même la gestion de son sommeil, ses lectures préparatoires à cette période. Pour moi, c’est un matériau fabuleux à explorer sur le rapport d’un écrivain à l’écosystème qui l’entoure.

En tant que lecteur, que convoque chez vous la littérature de Howard Phillips Lovecraft ?
C’est d’abord un souvenir d’adolescence. Quand je suis arrivé à Providence la première fois, je me suis aperçu que je n’avais rien compris à ce type. Il y a un travail de relation très proche à l’environnement immédiat. Dans sa nouvelle La Maison maudite, un texte canonique de la littérature d’horreur, tout ce qui compte en fait, repose sur une maison très banale avec juste une porte de cave qui donne sur une rue. Le fantastique peut surgir immédiatement comme ça, de la ville qui nous environne. Pour moi, il y a eu un déclic concernant ce rapport sur ce qu’on ne connaît pas de l’époque, qui produit inquiétude ou désarroi, ou l’impression qu’on ne peut pas pousser les murs. Lovecraft a vécu et est mort dans la misère sans avoir publié un seul livre. Pour moi, c’est ce que je lis, comprends, maintenant dans ses histoires.

Ensuite, il s’agit d’un sceau culturel qui m’importe ; dans le sens où en France, on est dans une tradition littéraire basée sur la digression, l’amplification, tandis que dans son cas, ce sont des schémas d’écriture de 60 pages où tout est conçu par des scénarios et où toute sa phrase a sa propre utilité par rapport à la résolution finale. Et je pense que dans le contexte qui est le nôtre aujourd’hui, cette construction narrative s’avère très importante à apprendre. Par ailleurs, il écrit énormément sur son écriture elle-même, il y a de nombreuses notes sur l’écriture de fiction surnaturelle, sur la composition littéraire. En tant que professeur en master de création littéraire, je suis très impliqué et selon moi, c’est un fondateur du genre. Comment travailler la genèse de l’écriture, et plus précisément sur celle de l’imaginaire ?

Que représente pour vous l’attribution de la bourse Cioran du CNL ?
Une grande curiosité depuis plusieurs années parce que c’est un créneau qui est étroit. Je ne suis pas théoricien, je ne suis pas linguiste. En même temps, on a besoin de travailler la littérature par l’intérieur. Ce créneau de l’essai littéraire, je le retrouve chez des théoriciens comme Rancière, mais aussi en philo chez Simondon, en littérature chez Gracq. Ça me taraudait de constituer un dossier avec l’idée de me consacrer à un travail au long cours, indépendant de mes autres activités. C’est également revenir à l’essence même de la littérature, à son moteur : l’écriture. C’est une sacrée belle respiration.