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Discours de Vincent Monadé, président du CNL, à l’occasion des vœux 2014
Infos-presse
Lundi 27 janvier 2014

Discours de Vincent Monadé, président du CNL, à l’occasion des vœux 2014

Mesdames, Messieurs, chers amis,

 D’abord et avant tout, je réclamerai votre indulgence. En effet, j’ai écrit des centaines de discours dans ma vie. Certains sont entrés dans l’Histoire, comme celui, désormais fameux, consacré aux Villes et Villages fleuris d’Ile-de-France. En revanche, j’en ai peu prononcé. L’occasion m’est donnée de le faire ce soir, devant vous, mais, comprenez-le, l’aréopage m’impressionne.

L’aréopage et le lieu. Le Centre national du livre, c’est la maison de Jean Gattégno. Référence écrasante pour nous tous, référence qui oblige les Présidents du CNL. On ne succède pas impunément à un grand homme.

Pourtant, depuis Jean Gattégno, le monde a connu des bouleversements dont le CNL n’a pas été absent. Et celui dont j’hérite n’a plus grand-chose à voir avec ce qu’il était. Je prends ma place, modeste mais déterminé, dans une histoire toujours en mouvement, celle du livre et du CNL, après Evelyne Pisier, Jean-Sébastien Dupuis, Eric Gross, Benoit Yvert et Jean-François Colosimo.

Tous ont eu à répondre à la même question : comment, sans rien trahir de l’héritage qui est le nôtre, adapter le CNL au monde comme il va, aux évolutions technologiques, aux nouveaux usages, aux publics afin de continuer à remplir notre mission, servir le livre ?

Tous, auteurs, traducteurs, éditeurs, organisateurs de manifestations, bibliothécaires, libraires, nous avons cette ambition. Elle nous anime.

On ne peut, à mes yeux, l’assumer aujourd’hui sans poser la question du lecteur. Certes, le livre traverse une crise économique majeure et mondiale ; mais nous réagissons, nous avons déjà réagi et je fais le pari qu’elle est, pour l’essentiel, derrière nous.

Nous avons su mettre en place, j’y reviendrai, les filets nécessaires.

Mais j’ai la conviction que le livre est pris dans une crise plus grave, civilisationnelle, où nous affrontons un danger mortel : la disparition, progressive mais inexorable, des grands lecteurs et, au-delà, de la lecture elle-même.

Je ne joue pas les Cassandre ; ce constat, les études le confirment ; cette érosion lente, voilà 20 ans qu’elle nous menace.

Comment agir à l’échelle du Centre national du livre ?

D’abord en mettant la librairie au cœur de nos politiques. Car elle reste le lieu marchand de la lecture, celui qui attire les grands lecteurs, les occasionnels, les furtifs, les « qui ont un cadeau à faire », les « qui voudraient bien que leurs enfants lisent », les « qui ont un bac à préparer, une UV à avoir, une fille à séduire »...

Au-delà du plan d’urgence initié par Aurélie Filippetti et à présent opérationnel, la librairie doit être au cœur de l’action du Centre national du livre. Nous lui consacrerons six millions d’euros par an.

Je souhaite que nous puissions, forts de cette augmentation, venir en aide aux points de vente du livre dans les territoires qui, sans renoncer à l’exigence qualitative, ne remplissent pas les critères des labels.

Ce sera tout l’enjeu des contrats territoriaux que j’entends signer avec les directions régionales des affaires culturelles et les Régions.

Il faudra, entre nous et l’Adelc, dont l’action remarquable est connue de tous, clarifier les interventions afin que les porteurs de projets sachent vers qui se tourner d’abord ; les financements croisés doivent être réservés aux opérations les plus structurantes, celles qui concernent les fleurons de la librairie française.

Jamais la librairie n’a été si populaire. Jamais elle n’a tant fait parler d’elle, jamais elle n’a autant fait l’unanimité. Réjouissons-nous !

Mais empressons-nous de dire que la librairie n’est pas « un grand cadavre à la renverse » ; elle va, elle avance, elle invente et se réinvente. Il faut célébrer, je le crois, le plaisir d’aller en librairie, les services, l’accueil, la qualité du conseil.

Le client n’est pas un militant ; s’il choisit la librairie, ce dont nous devons d’abord le remercier, c’est bien parce que le service rendu y est meilleur que celui qu’il trouve sur Internet.

Pourquoi, dès lors, ne pas penser ensemble, en 2014, une campagne nationale qui rappelle la qualité, et la diversité, de ses services ?

Cette question du lecteur que j’évoquais et que je place au cœur de mon mandat pose aussi celle de l’édition. Le rôle de l’éditeur, que ce soit en papier ou sur Internet, est irremplaçable.

Certains, illustres, se sont récemment convertis à l’économie de l’offre. Pour notre monde du livre, cette conversion est ancienne : toujours, l’éditeur a été ce passeur qui propose, met en forme, amène le texte au lecteur.

Sans éditeur, que serait la Bible ? Un fatras de textes contradictoires. Il a bien fallu qu’on trie parmi tout cela, évangiles apocryphes et textes deutérocanoniques. Bref, il a bien fallu qu’on édite.

J’assume donc pleinement le rôle que jouera le CNL aux côtés des éditeurs dans la numérisation du registre des livres indisponibles, autrement dit ReLire. Nous avons trouvé, sur ce sujet, le bon modèle économique. J’espère que le projet démarrera en 2014. Pour ce qui nous concerne, nous sommes prêts.

Mais pourquoi ne pas penser plus loin ? Pourquoi ne pas imaginer, alors que le rapport Lescure a bien montré l’importance de disposer d’une offre légale conséquente, une aide du CNL à l’édition de nouveautés nativement numériques.

Evidemment, il ne s’agirait pas d’une opportunité mais d’un soutien à des projets difficiles, coûteux, ou à des éditeurs encore éloignés de la numérisation.

Pourquoi ne pas ouvrir nos aides aux éditeurs pure player et aux auteurs qu’ils publient sous condition que ces éditeurs respectent le code des usages, proposent un contrat d’édition clair et vérifiable et diffusent leurs livres dans les librairies indépendantes ?

Vous l’aurez remarqué, je pose des questions. C’est ensemble, et ensemble seulement, que nous pourrons y répondre. Avec les éditeurs, avec les libraires et, bien sûr, avec les auteurs.

Nous finalisons, avec la Société des Gens de Lettres, une nouvelle convention qui renforcera nos liens. Historiquement dédié depuis 1946 à l’aide sociale aux auteurs, le CNL ne doit pas s’en désengager et ne le fera pas.

 J’entends travailler avec la SGDL à une meilleure gestion de ces aides. Et pourquoi ne pas aller plus loin ensemble, cher Jean-Claude Bologne, en matière d’aide juridique, d’information aux auteurs, de veille sur le droit d’auteur… Ce sera, cette année, notre ambition commune.

Vous le savez, Aurélie Filippetti a fait de l’éducation artistique un de ces grands chantiers. En 2014, j’engagerai résolument le CNL dans cette direction pour que les auteurs, rémunérés, puissent intervenir au coeur des territoires.

Au dernier Salon du livre de jeunesse de Montreuil, j’ai été frappé par la dévotion des jeunes lecteurs. Certaines séances de dédicaces relevaient du concert de rock, avec évanouissement des fans et briquets allumés.

Partout en France, les festivals et les lieux innovants sont ceux qui proposent des débats, des rencontres, des échanges, des lectures par les écrivains ou par des comédiens.

Il y a là des idées neuves. Il faut nous en inspirer avec les auteurs, avec aussi les éditeurs et les libraires, avec les territoires, les DRAC et les Régions, avec évidemment le ministère de la Culture.

Le CNL a longtemps initié des manifestations nationales ; il ne le fait plus. C’est dommage.

On ne peut pas aborder la question du lecteur sans reconnaître le rôle majeur de la lecture publique. Elle ne constitue pas le cœur des missions du CNL mais celui-ci prendra sa place, toute sa place, dans le travail que souhaite engager, en 2014, la Ministre de la Culture avec les bibliothèques. Le CNL s’associera pleinement aux actions innovantes voulues par la Ministre.

Comme il s’associera, et ce sera ma priorité en matière d’action internationale, à l’action des pouvoirs publics pour que l’Europe prenne en compte nos intérêts et défende enfin le droit d’auteur.

Voilà les quelques mots que je voulais vous dire pour commencer cette année. J’aborde la mission qui m’a été confiée avec sérénité car je sais que je peux compter sur vos conseils et, je l’espère, votre soutien.

Si je fais fausse route, je sais aussi que quelques-uns d’entre vous, qui se reconnaîtront, me remettront rapidement sur le bon chemin et me rappelleront que du Capitole à la roche Tarpéienne le chemin est aussi court que de leur pied à etc, etc…

Je sais aussi pouvoir compter sur mon équipe. Les agents du CNL portent haut la notion de mission de service public ; le travail fait ici, je m’en rends compte depuis trois mois, est remarquable. Pour un Président d’établissement public, ce dévouement est rassurant. Nul ne réussit tout seul.

Dans cette salle, quelqu’un m’a appris que le minimum, lorsqu’on vous confie des responsabilités, c’est de les exercer. J’assumerai donc le mieux possible, cette année et celles qui suivront, la charge qui est la mienne.

Au moment de conclure, je veux former des vœux pour vous et tous vos proches, pour cette institution et pour le livre. J’aime cette tradition des vœux. Elle nous rappelle qu’on peut aussi, au moins une fois l’an, souhaiter du bien aux autres.

Eluard, dans le Château des Pauvres, écrit : « il ne faut pas de tout pour faire un monde. Il faut du bonheur, et rien d’autre. » Je ne vois pas ce que je pourrais vous souhaiter de mieux.
Bonne année à tous.