Femmes photographes. Emancipation et performance (1850-1940)
Federica MUZZARELLI
Éditions : Hazan
Parution : 26 août 2009
Prix : 45 euros
ISBN : 978-2-7541-0347-3
Publié avec le soutien du CNL
Note de lecture
La reconnaissance des possibilités expressives et artistiques de la photographie fut un âpre combat. Au XIXe siècle, beaucoup considéraient le nouveau procédé, en comparaison de la peinture, comme un art mineur, grevé d’une technicité qui entachait son aura créatrice. Aussi n’est-ce pas un hasard si dès sa naissance, un certain nombre de femmes se sont emparées de ce medium, à une époque où le monde artistique, principalement masculin, leur refusait toute légitimité dans ce domaine. En se tournant vers la photographie, elles se tournaient ainsi vers l’unique moyen d’expression socialement à leur portée, parce qu’il correspondait à leur propre minorité sociale. Ce faisant, elles allaient inventer des usages et des pratiques photographiques d’une très grande modernité, qui étaient tout à la fois le reflet de leurs interrogations sur leur place et leur identité de femme, et un moyen inédit d’émancipation et d’invention d’identités nouvelles, dont des artistes comme Cindy Sherman, Orlan ou Pierre et Gilles sont les lointains héritiers. Federica Muzzarelli examine ainsi l’œuvre et le parcours de douze photographes, groupées par deux en six rubriques distinctes : la mise en scène de l’imaginaire avec Julia Margaret Cameron et Madame Yevonde ; voyeurisme et fétichisme avec Lady Clementina Hawarden et Hannah Cullwick ; narcissisme et début des performances avec Virginia Oldoini (Comtesse de Castiglione) et Anne Brigman ; certificat d’ambiguïté, avec Alice Austen et Claude Cahun ; le corps en éclat, qui regroupe Gertrude Arndt et Hannah Höch ; enfin, le corps comme praxis politique avec Tina Modotti et Leni Riefenstahl.
Le corps, sous toutes ses déclinaisons et manifestations, occupe le centre de cette pratique photographique : c’est sur lui que se cristallisent et se lisent les tensions et les enjeux identitaires, individuels comme sociaux En voici quelques exemples. Les thèmes médiévaux remis au goût du jour par les Préraphaélites deviennent, sous la camera de Julia Margaret Cameron, des mises en scène de codes vestimentaires et de gestes d’un autre âge, qui font surgir un monde imaginaire au sein même du monde victorien, dont les normes paraissent dès lors toutes relatives. La Comtesse de Castiglione, elle, adopte les tenues les plus excentriques et les plus improbables au service d’une quête identitaire et narcissique qui la mènera à la folie. D’autres, comme Claude Cahun, n’hésitent pas à profiter du réalisme photographique pour troubler les critères d’identification sexuelle, au profit de la création d’un troisième genre ambigu et indécidable. La photographie permet aussi à la domestique Hannah Cullwick de vivre sa relation illicite avec un homme d’un milieu social supérieur, en la sublimant dans une jouissance voyeuriste par des poses, des costumes et des accessoires où elle rejoue sa propre domination : l’image rend possible ce que la société interdit. La fascination de Tina Modotti pour les mains et les visages des ouvriers et des paysans mexicains illustre son idéal révolutionnaire et accompagne son engagement communiste. C’est en leur nom qu’elle finira d’ailleurs par abandonner la photographie conçue seulement comme un moyen de confirmer son identité de femme engagée.
L’étude de Federica Muzzarelli ne relève pas des gender studies : loin d’elle l’idée de partir d’une identité féminine constituée dont elle recueillerait les manifestations ou les influences dans le domaine de la photographie. Il s’agit bien plutôt de montrer comment, à partir d’une situation historique, sociale et technique, déterminée et contraignante, se sont forgées, par la photographie, des formes plastiques novatrices, au service de démarches identitaires personnelles ayant des implications sociales ou politiques. De nombreuses et très belles reproductions soutiennent un texte informé et précis, qui sait dans chaque cas démêler les liens étroits entre la vie et l’activité artistique de ces femmes photographes, photographes parce que femmes et, d’une certaine manière, femmes parce que photographes.
Par Étienne Helmer
