La Societe Du Risque - Sur la voie d’une autre modernité
Ulrich BECK
Editeur : Aubier
Traduit de l’allemand par Laure Bernardi
Parution : 23 Octobre 2001
ISBN-13 : 978-2700736793
Publié avec le soutien du Cnl
Note de lecture
Dans le livre, La Société du risque, il n’y a que le mot « risque » qui cloche — sans oublier que le mot « société » n’est guère approprié non plus. En effet, tout le malentendu vient de là, la notion de risque n’est pas centrale dans cet ouvrage même si tous les spécialistes de la « gestion des risques » en ont fait aussitôt leur miel. Ce qui est central, c’est la demande, autrement plus profonde, qu’il faut mettre fin à l’hypocrisie moderniste. Je m’explique : depuis les révolutions scientifiques, politiques, industrielles puis post-industrielles, les modernistes font comme si la distance s’était chaque fois considérablement accrue entre l’univers des faits indiscutables et celui des valeurs. Autrement dit, le front de modernisation, comme on dit le « front pionnier » en Amazonie, avancerait d’une façon si régulière, si radicale et si continue qu’on pourrait sans difficulté affirmer que la rationalisation va toujours de l’avant. Depuis Weber d’ailleurs, il ne manquera pas de sociologues pour approuver du chef, en définissant le XIXe et le XXe siècle comme l’empire de la rationalisation et, pour faire bonne mesure, du désenchantement.
Or, si le livre de Beck paraît si original, c’est qu’en détournant de son sens usuel le mot « risque », il s’en sert pour diagnostiquer dans l’histoire récente un phénomène sans aucun rapport avec celui que les rationalisateurs lui donnaient jusque-là — soit pour s’en réjouir, soit pour le déplorer. Ce qui s’est passé dans les révolutions n’a rien à voir, dit-il, avec une émancipation progressive du royaume des faits peu à peu détachés de leur mélange de valeurs et dominé de mieux en mieux par la maîtrise de l’organisation et de la rationalisation : c’est au contraire la multiplicité des imbroglios indémêlables qui caractérise ces grandes périodes de modernisation. Et la fin de toute prétention à la maîtrise sur les choses comme sur les gens. Rien de réactionnaire ou de nostalgique dans ce diagnostic : Beck ne dit pas qu’il faudrait revenir à un passé où l’on « courrait moins de risques », ou qu’il conviendrait « d’appliquer le principe de précaution » (aussi mal compris d’ailleurs que sa notion de risque). Non, il demande seulement que l’on prenne en considération empiriquement ce qui s’est vraiment passé au cours de notre histoire récente et qu’on peut caractériser par une multiplication des attachements (entanglement, dirait l’anglais), ou pour prendre mes termes, des hybrides. L’hypocrisie moderniste consiste à parler toujours d’émancipation sans jamais raconter l’histoire des attachements.
C’est ce qui rend si importante cette affaire de « risque ». S’il y a en effet un cas particulièrement clair dans lequel les attachements rattrapent en quelque sorte les efforts d’émancipation, il s’agit bien des risques, et en particulier industriels. Les modernistes diront que ce sont les « risques du métier », « qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs », et que, à force de ne plus vouloir rien risquer, « on en resterait à l’âge des cavernes ». Plaisante description de l’histoire, comme si l’on ne pouvait pas innover en prenant en considération l’ensemble des attachements que cette innovation va fatalement révéler. En fait, ce que les modernistes ont toujours visé derrière ces glorieuses proclamations en faveur de la prise de risques (le plus souvent du reste pour les autres), c’est que les conséquences inattendues d’une action innovante doivent être ignorées jusqu’à ce qu’elles surviennent… Autrement dit : « Après nous le déluge », « Innovons d’abord, on discutera ensuite ». Que cela passe pour une démarche rationnelle, morale, civilisée, c’est ce que Beck ne croit pas. Et il a justement la chance de tomber sur le risque industriel majeur, en l’occurrence Tchernobyl, pour souligner que les conséquences inattendues sont parfaitement attendues et qu’elles doivent donc rétroagir sur la définition même des innovations et, j’ajouterai, des faits eux-mêmes. Il aurait pu prendre d’autres exemples, celui de l’amiante, celui de la révolution verte, celui du mariage homosexuel, bref l’une ou l’autre des innovations industrielle ou sociale dont les promoteurs contestent à leurs opposants, au nom de la raison, de la modernisation et du progrès, le droit de s’opposer. Ils osent appeler « rationnel » l’aveuglement volontaire sur les conséquences de leur action que d’autres existants ailleurs, dans d’autres générations, d’autres espèces vivantes, d’autres continents devront payer. On peut tout dire d’un tel aveuglement, mais pas qu’il est rationnel.
Mais le risque industriel reste chez Beck un exemple du processus beaucoup plus profond et qu’il appelle « modernisation réflexive ». On peut discuter le terme, mais il a l’avantage d’être clair : les modernistes peuvent-ils réfléchir à ce qu’ils font, feront et ont fait ? Ou doivent-ils toujours avancer furieux comme un Cyclope aveuglé par le pieu pointu d’Ulysse ? Autrement dit, faut-il que les rationalistes soient toujours irrationnels ? Les modernistes peuvent-ils reprendre leur histoire autrement ? C’est ce que « réfléchir » veut dire dans modernisation réflexive. En pratique, cela veut dire inventer la politique qui permettra de rendre visibles les conséquences « inattendues » en s’y attendant justement, c’est-à-dire en s’y préparant d’avance en explorant en commun les conséquences proches et lointaines, et les rétroactions toujours surprenantes des innovations nécessaires. C’est le seul sens réel du « principe de précaution » dont ses adversaires ont voulu faire, malgré le livre de Beck, un rejet de toute prise de risque ! Or Beck, le plus grand sociologue allemand depuis Weber, celui qui a osé entreprendre à nouveau une véritable sociologie générale malgré l’oukase lancé par les postmodernes contre tous les « grands récits », a osé dans ce livre poser la seule question importante, celle de notre survie : peut-on être à la fois moderniste et civilisé ? Au lieu des vaines prétentions à la maîtrise, peut-on accepter de tâtonner en commun dans les ténèbres de l’histoire sans prétendre « sortir enfin du tunnel », et s’émanciper de tous les attachements ?
Par Bruno Latour

