Le Coeur cousu

Carole MARTINEZ

Edition : Gallimard
Parution : Février 2007
Prix : 23 euros
ISBN : 9782070783052
L’auteur de cet ouvrage a bénéficié de l’aide du CNL

Note de lecture

Frasquita Carasco est une couturière si habile de ses mains que les motifs qu’elle brode prennent immanquablement vie. Ouvragées par ses soins, les ailes de brocards d’un papillon s’envolent et les fleurs de tissu qui ornent sa robe de mariée se fanent sous les regards envieux des commères de son village. Mais cette Pygmalion des bobines et des aiguilles souffre davantage de ce don qu’elle n’en tire bénéfice. Mi-sorcière mi magicienne aux yeux de ses congénères, elle est tout juste tolérée dans un milieu rural de superstition médisante. Quand son mari, qui a eu l’inconséquence de la parier au cours d’un combat de coq, la livre à un autre homme, l’épouse bafouée, condamnée à l’opprobre de l’adultère, fuit le village en compagnie de ces cinq enfants. Au cours de son odyssée mauresque dans les contrées du Sud de l’Espagne, elle traverse les révoltes sanglantes de la paysannerie espagnole et épouse, malgré elle, la cause des insurgés. Victime de la folie meurtrière des hommes, après avoir été celle de leur veule stupidité, elle se réfugie, blessée par l’existence, au Nord de l’Afrique. Sa sixième fille Soledad, née pendant la traversée de ce désert, raconte la tragédie de cette femme et de ses enfants.

C’est avec un génie comparable à celui de son héroïne andalouse, que Carole Martinez sertit les histoires les plus éculées dans l’écrin magique de son écriture. De trames grossières et de tissus élimés, qu’elle coud ensemble, elle sait, elle aussi, faire un vêtement somptueux, brodé de soieries et orné de dentelles. Mille fils de couleur y rehaussent la matière un peu usée des contes pour enfants, et dans l’épaisseur de ce drap romanesque qui se déploie du Sud de l’Espagne jusqu’au Maghreb, elle enveloppe les destins bariolés de ses personnages. D’une effrayante simplicité, les motifs poétiques se succèdent et leur puissant symbolisme enrichit les thèmes éternels de la maternité, du destin, de l’hérédité et de l’initiation qui parcourent le roman. Ainsi le prodigieux don de couture que l’héroïne semble emprunter au Vaillant Petit Tailleur loin d’être, comme dans le conte de Grimm, une arme efficace pour réduire ses ennemis, n’en fonctionne pas moins comme une métaphore de la parole, écrite ou orale, du conte. Ce n’est pas un hasard si les filles de Frasquita sont, comme Anita l’aînée, une inlassable conteuse, ou comme Soledad, la benjamine et la narratrice du roman, dépositaire de la tragique mémoire de sa fratrie. Tout le roman tourne autour de la transmission maternelle, de ce don de parole ou d’écriture, cette autre forme de couture, que les entrailles et les mystères de la maternité ne suffisent pas toujours à expliquer. Comment s’affranchit-on d’un legs ? Quelles sont les paroles qui délivrent de l’hérédité et de l’autorité ? Peut-on guérir de n’être pas aimé par ses parents ? A quel moment notre histoire personnelle se libère-t-elle des pesanteurs collectives de la famille ?

Après Grimm, c’est à Charles Perrault que l’on songe, lorsque Martirio, la troisième fille de Frasquita, se sauve avec sa sœur Clara au cœur de la montagne pour échapper à la menace d’un ogre savant, non sans semer, comme le petit Poucet, tout au long du dédale de pierre dans lequel elle se faufile, les pages d’un carnet roulées en boule. Mais l’on aurait tort de penser que Le Cœur Cousu n’est qu’un patchwork des contes traditionnels de notre enfance. A Grimm et à Perrault, s’ajoutent d’autres références littéraires ou artistiques. Le visage couturé de blessures de Salvador, ce révolté catalan que la garde civile a torturé, n’est pas sans rappeler l’abbé de la Croix-Jugan qui, dans le roman L’Ensorcelée de Barbey d’Aurevilly, a épousé la cause des Chouans et fait tragiquement chavirer le cœur d’une paroissienne. La scène d’insurrection populaire, traversée et galvanisée par le chant de douleur d’Angela, rappelle la Liberté guidant le peuple de Delacroix. Certains chapitres, comme Le Baiser de la mort évoquent par leur efficacité narrative les Histoires Extraordinaires d’Edgar Poe. Un bestiaire original, composé d’un chien jaune et d’un coq rouge vient compléter cet univers fantastique qui nous entraîne dans une grande fable bigarrée, peinte aux couleurs des terreurs de l’enfance et des douleurs de l’âge adulte. Aux grâces de la virginité et de l’innocence, Carole Martinez mêle les affres du désir et de la violence des hommes, illustrant le curieux alliage d’Eros et de Thanatos. Son roman empreint du sang des entrailles et de la maternité, au-delà du tourbillon d’émotions fortes qu’il provoque, propose une magnifique parabole sur les rapports de la féminité et de la création, à travers une galerie de portraits de femmes qui toutes, quel que soit le prix qu’il leur en coûte, restent maîtresses de leur destin.

Le Coeur Cousu a été récompensé par 8 prix littéraires, parmi lesquels le Prix du roman Ouest France, Etonnants Voyageurs, le Prix Prince de Monaco, le Prix Renaudot des lycéens 2007, la bourse Thylde Monnier, etc...

Par Anne Princen