Le Diable dans un bénitier. L’art de la calomnie en France, 1650-1800
Robert DARNTON,
Éditions : Gallimard
Parution : 01 février 2010
Prix : 28 euros
ISBN : 978-2-07-012220-2
Publié avec le soutien du CNL
Note de lecture
Ils lançaient de virulentes attaques contre la monarchie française, inquiétaient les ministères et les ambassades, obsédaient la police. Une myriade d’agents plus ou moins officiels tentaient de les circonscrire, de les espionner, de les acheter, ou tout simplement de les éliminer. Pourtant nul historien ne s’était penché avec minutie sur la vie grouillante des libellistes du dix-huitième siècle. Fasciné par cette bohème avant l’heure, Robert Darnton reste fidèle à sa méthode –l’histoire culturelle– et à son credo : les universitaires auraient fait fausse route en se concentrant de façon trop exclusive sur les textes canoniques des Lumières. A un moment crucial de son essai, Darnton élucide les enjeux de son enquête historique : à ses yeux, deux conceptions de l’opinion publique se firent face dès le dix-huitième siècle, mettant aux prises Condorcet, qui croyait en un tribunal de la raison, et Mercier, qui décrivait l’amas confus d’anecdotes, de scandales et de rumeurs qui s’échangeaient dans les cafés et les jardins publics. Lorsque Darnton discerne ensuite des perspectives qui s’opposent de façon similaire chez le célèbre inspirateur de l’Ecole de Francfort, Jürgen Habermas, et le sociologue français Gabriel Tarde (1843-1904), son inclination se trahit malgré les précautions oratoires. Au récit policé que fait le premier de « l’émergence d’une sphère publique caractérisée par le débat rationnel et critique », il préfère manifestement l’hypothèse qu’expose le second d’« une conscience collective empreinte de contradictions et de passions sur ce qui se passait dans la vie publique. » Autrement dit, l’opinion publique n’a rien de la roideur d’Athéna : elle s’agite à la façon du « diable dans le bénitier », proverbe que Darnton reprend à son libelliste favori, le capitaine d’industrie et ci-devant marquis Lafitte de Pelleport.
Dès lors, les libelles ne constituent plus un épiphénomène des Lumières, ils se situent en leur foyer. Après tout, argumente Darnton, si l’on s’en tient aux procédés, Voltaire ou Mirabeau peuvent à certains égards être considérés comme des libellistes, sans compter les bons offices de Brissot pour son ami Pelleport ni les dénonciations déclamatoires de Marat. Par ailleurs, si les autorités prenaient les ouvrages diffamatoires si au sérieux, il y a fort à parier que « l’art de la calomnie » touchait un point sensible du système monarchique. En amalgamant informations réelles et fictions calomnieuses et obscènes, les libellistes sapaient le « secret du roi » censé envelopper le cœur du pouvoir d’un voile impénétrable. Dans le cadre de l’absolutisme français, la simple indifférence, qui convenait parfaitement au régime anglais, était impensable. La difficulté se décuplait encore lorsque les calomnies étaient décochées d’outre-Manche par un clan de libellistes expatriés profitant du respect britannique pour la liberté de la presse. En suivant les aléas de la publication du Gazetier cuirassé, de Morande de Thévenot (1771), du Diable dans un bénitier de Lafitte de Pelleport (1783), de La Police de Paris dévoilée, de Pierre Manuel (1790) et de La Vie secrète de Pierre Manuel (1793), Darnton examine le jeu complexe de chantages, de menaces, de corruption et de violence auxquels se livraient libellistes, mouchards, diplomates et policiers.
Darnton nous fait ainsi plonger dans le monde trouble de Grub Street, la rue des plumitifs londoniens, que d’indivisibles intérêts liaient aux autres capitales de la calomnie imprimée, telles Genève et Amsterdam. Avec une admirable virtuosité, l’historien suit les frontières mouvantes d’un monde en transformation perpétuelle, où les policiers troquent fréquemment leur mission pour la sédition, bien plus lucrative, où les espions jouent double ou triple jeu, où la police transforme les calomniateurs en délateurs, et le venin en antidote, sous la catalyse de l’or. Il reconstitue aussi le cycle permanent qui mène des conversations de salon ou de café aux nouvelles à la main, elles-mêmes recueillies puis imprimées, avant de donner naissance à de plus amples rumeurs. Cette origine collective et orale de la nouvelle séditieuse en fait l’analogue du motif élémentaire des contes folkloriques : Robert Darnton tente de transposer aux libelles l’analyse structurale dont usait Vladimir Propp dans son étude des contes d’Afanassiev. Il y distingue ainsi deux types majeurs d’éléments voués à la circulation fragmentaire : les anecdotes (au sens d’histoire secrète) et les portraits, censés révéler la nature extérieure et intérieure des grands de ce monde. Bien que cette formule du libelle subsiste tout au long du dix-huitième siècle, sa signification et sa tonalité changent juste avant et pendant la Révolution : les sarcasmes et les frivolités grivoises se transforment en attaques d’une violence inaccoutumée, notamment dirigées contre « l’Autrichienne » Marie-Antoinette. Ce mélange de sédition et de pornographie d’un type nouveau annonce la métamorphose révolutionnaire, qui scelle la victoire des vertus sérieuses et patriotiques. La calomnie menait parfois ses auteurs à la Bastille ; la dénonciation patriotique conduit généralement ses victimes à la guillotine. Dans ce bouleversement général, une seule ligne de continuité apparaît : la persistance et le développement d’une police de plus en plus organisée. Qu’on le lise comme un roman d’aventures, une théorie du libelle ou une histoire de la police littéraire au temps des Lumières, l’ouvrage de Darnton éblouit par son équilibre entre élégance et érudition.
Par Rudy Le Menthéour

