Les aventures de Tom Sawyer

Mark TWAIN

Edition : Tristram
Parution : août 2008
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Bernard Hœpffner
Prix : 21 euros
ISBN : 978-2-907681-67-4
Publié avec le soutien du Cnl

Note de lecture

Qui ne connaît Tom Sawyer, le garnement de St Petersburg, Missouri ? Orphelin élevé par sa tante Polly, il ne perd jamais une occasion de sécher l’école, de jouer au pirate sur Jackson Island avec ses amis Joe Harper et Huckleberry Finn, de tourmenter ce fayot de Sid, son frère, et d’épater la jolie Becky Thatcher, une camarade de classe dont il est éperdument amoureux. Ses aventures ont pour toile de fond les bords du Mississippi d’avant la guerre de Sécession, que Mark Twain – de son vrai nom Samuel Longhorne Clemens, conducteur de bateau à vapeur de son état – restitue avec les couleurs de l’enfance : des forêts, une grotte, des trésors enfouis, un village bien-pensant massé autour de son église en bois blanc, les sermons interminables du dimanche, un instituteur qui tire les oreilles, un inquiétant cimetière… A la fois drôle et nostalgique, le petit monde de Tom Sawyer a fait rêver plus d’un lecteur de la Bibliothèque verte.

Et pourtant, bien plus qu’un livre pour enfants – mais pas moins non plus – Les aventures de Tom Sawyer peuvent également se lire comme un Bildungsroman, un roman de formation. Contrairement au petit Nicolas, que les gentilles péripéties scolaires laissent toujours aussi enfantin d’un épisode à l’autre, Tom traverse les épreuves qui font de lui un homme, et la joie qui se dégage de ses facéties n’est aussi éclatante que parce qu’elle se détache sur le fond inquiétant de la mort. Mort rêvée tout d’abord : accusé à tord par tante Pauly d’avoir brisé le sucrier, Tom s’enfuit dans les bois et imagine avec délices les remords de sa tante retrouvant son « petit être souffrant dont les chagrins étaient terminés ». Le passage est à la fois drôle dans son pastiche de la littérature romantique (le héros blême dorlotant son chagrin dans les bois) et très juste : quel enfant n’a jamais rêvé à sa propre mort, et aux pleurs déchirants versés sur lui par ses bien-aimés ? Spectacle de la mort ensuite : une nuit, Tom et Huck surprennent le meurtre du Dr Robinson par Injun Joe dans le cimetière. Mise en scène de la mort aussi : Tom, qui se cache depuis plusieurs jours sur l’île Jackson, assiste à son éloge funèbre dans l’église bondée avant de retrouver les siens auréolé par sa « résurrection ». Confrontation avec la mort enfin : Tom et Becky, perdus pendant trois jours dans une grotte, pensent y mourir de faim et de soif avant de retrouver finalement la sortie.

Toutes ces péripéties, racontées avec le regard attendri et humoristique du narrateur adulte, peuvent se lire à plusieurs niveaux : comme un simple roman d’aventures ou comme une exploration du monde de l’enfance, de ses codes, de ses peurs et des mécanismes qui conduisent à l’âge adulte. C’est aussi le but de Mark Twain, qui explique dans sa préface qu’il a tenté de rappeler aux « grandes personnes » « ce qu’elles ont elles-mêmes été, ce qu’elles ont ressenti et pensé, comment elles parlaient et dans quelles étranges entreprises elles se sont parfois lancées ».

La nouvelle traduction de Bernard Hœpffner nous y invite, en nous faisant redécouvrir un texte légèrement décalé, qui n’abrase pas les rugosités du texte original, mais tente au contraire de nous faire entendre le langage des protagonistes. Ainsi, Tom Sawyer possède quelques trésors d’écoliers inestimables, dont une bille connue sous le nom de « méritable cristal » (a « ‘sure ‘nough crystal »). Tante Polly invente parfois des mots lorsqu’elle soliloque, en colère : Tom lui joue des tours en la « déconsentant » : le sens reste ouvert : déconcentrant ? déconcertant ? allant contre son consentement ? Peut-être ne sait-elle pas elle-même ce qu’elle veut dire… Joli néologisme pour traduire « put me off », aux multiples résonances. D’autres inventions nous semblent moins heureuses – comme « elle se sentit troublée une miette », (« she was just a grain troubled »), mais l’ensemble est vivant, surprenant, et plein d’humour.

Grâce à cette traduction, la seule intégrale disponible en français, Tom Sawyer est définitivement sorti du « ghetto » de la littérature jeunesse pour prendre place, comme il le mérite en France comme aux Etats-Unis, parmi ces « romans trans-générationnels » qui enchantent petits et grands.

Par Anne Lejeune